![]() Edgar Allan Poe (1809-1849) |
En 1843, prompt à exploiter l'intérêt qu'il avait suscité, Poe écrivit une nouvelle, Le Scarabée d'Or, mettant en scène un chiffre, que les cryptologues professionnels s'accordent à juger le meilleur texte de littérature romanesque sur le sujet (auquel j'ajouterais La Jangada, roman bien moins connu de Jules Verne).
L'histoireWilliam Legrand découvre un scarabée rare, le scarabée d'or, et le ramasse en se servant d'une feuille de papier. Le soir, il dessine le scarabée sur cette même feuille et regarde ensuite son dessin en le tenant à la lueur d'un feu, pour vérifier son exactitude. Apparaît alors sous son dessin une suite de symboles, sans doute écrits à l'encre invisible et révélés par la chaleur des flammes. Legrand examine ces symboles et se persuade qu'il a entre les mains les directives chiffrées permettant de retrouver le trésor du capitaine Kidd.Nous reproduisons ci-dessous le passage, situé à la fin de la nouvelle, où le héros explique comment il a découvert et décrypté le message secret. |
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[...] - J'exposai de nouveau le vélin au
feu, après avoir augmenté la chaleur; mais rien ne parut. Je pensai
que la couche de crasse pouvait bien être pour quelque chose dans cet
insuccès; aussi je nettoyai soigneusement le parchemin en versant de
l'eau chaude dessus, puis je le plaçai dans une casserole de fer-blanc,
le crâne en dessous, et je posai la casserole sur un réchaud de charbons
allumés. Au bout de quelques minutes, la casserole était parfaitement
chauffée, je retirai la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie
inexprimable, qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes
qui ressemblaient à des chiffres rangés en ligne. Je replaçai la chose
dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et quand je l'en
retirai elle était juste comme vous allez la voir.
- Mais, dis-je, en lui tendant la
bande de velin, je n'y vois pas plus clair. Si tous les trésors de Golconde
devaient être pour moi le prix de la solution de cette énigme, je serais
parfaitement sûr de na pas les gagner.
« Or, la lettre qui se rencontre le
plus fréquemment en anglais est e. Les autres lettres se succèdent
dans cet ordre : a o i d h n r s t u y c f g l m w b k p q x z. E
prédomine si singulièrement qu'il est très rare de trouver une phrase
d'une certaine longueur dont il ne soit pas le caractère principal.
« Nous devons tout d'abord écarter le th comme ne pouvant pas faire partie du mot qui commence par le premier t, puisque nous voyons, en essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce th puisse faire partie. Réduisons donc nos caractères à :
et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut,
nous concluons au mot tree (arbre) comme à la seule version possible.
Nous gagnons ainsi une nouvelle lettre, r, représentée par (,
plus deux mots juxtaposés, the tree (l'arbre).
ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous connaissons,
« Maintenant, si aux caractères inconnus, nous substituons des blancs ou des points, nous aurons :
et le mot through (à travers) se dégage pour
ainsi dire de lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres
de plus, o,u et g représentées par $,? et 3.
qui est évidemment la terminaison du mot degree
(degré) et qui nous livre encore une lettre d, représentée par
+.
dont nous représentons les caractères connus, et représentons l'inconnu par un point; cela nous donne :
arrangement qui nous suggère immédiatement le mot thirteen,
et nous fournit deux lettres nouvelles, i, et n, représentées
par 6 et *.
Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons :
ce qui nous montre que la première lettre est un a,
et que les deux premiers mots sont a good (un bon, une bonne).
« Ainsi, nous n'avons pas moins de
onze des lettres les plus importantes, et il est inutile que nous poursuivions
la solution à travers tous ses détails. Je vous en ai dit assez pour
vous convaincre que des chiffres de cette nature sont assez faciles
à résoudre, et pour vous donner un aperçu de l'analyse raisonnée qui
sert à les débrouiller. Mais tenez pour certain que le spécimen que
nous avons sous les yeux appartient à la catégorie la plus simple de
la cryptographie. Il ne me reste plus qu'à vous donner la traduction
complète du document, comme si nous avions déchiffré successivement
tous les caractères. La voici : A good glass in the bishop's hotel in
the devil's seat forty-one degrees and thirteen minutes north-east side
shoot from the left eye of the death's-head a bee-line from the tree
through the shot fifty feet out. [...] ![]() Dessin de Yan Dargeat |
1. Dans une dernière édition, Poe modifie le cryptogramme.
Il remplace 1+(;: soit, selon la grille forty (quarante) par ;]8*;: soit,
le mot twenty (vingt). En effet, il s'est aperçu qu'une élévation de
quarante et un degrés donnerait un point d'une altitude exagérée: par conséquent,
il ramène cet angle à vingt et un degrés.
2. Cette liste est inexacte (voir Analyse des fréquences en anglais). Il s'agit de la combinaison arbitraire de deux groupes de fréquence, celui des voyelles et des consonnes, que Poe avait trouvés dans l'Encyclopédie de Rees.
3. Cortell Holsapple indique que le décryptement de l'énigme suit presque mot pour mot un article de David A. Conradus, Cryptographia Denudata paru en 1842 dans le Gentleman's Magazine.